Vues diverses

Emplettes

Les « marchés tibétains » (il y en a deux en ville) sont le lieu idéal pour faire des affaires. Que ce soit le matin, où l’on vous offrira un « morning price for first business » ou le soir, où vous aurez droit à un « special closing price ». Les marchands emploient des petits indiens pour emballer, astiquer les argenteries, servir le thé. Les musiques des films Himalaya, l’enfance d’un chef et Samsara retentissent grâce aux hauts-parleurs. Elle sont parfois remplacées par des reprises de chansons dance du plus mauvais goût. Le vendeur de CD, un jeune branché aux mèches de cheveux décolorés et en blouson de cuir, danse et saute toute la journée, comme s’il était en boîte de nuit. On y vend tout en matière d’artisanat de la région (Ladakh-Tibet-Népal) : bijoux en argent, pierres, moulins à prières et autres attributs religieux, conques plus ou moins incrustées de pierres et d’argent, châles colorés en pure laine, porte-clés où pendent de fausses turquoises, instruments de musique, CD de chants bouddhistes plus ou moins remixés à la sauce new-age. L’argent et les pierres se vendent au poids, mais il est de coutume de marchander. Le prix de départ de la plupart des objets nous paraît souvent déjà tout à fait convenable (ce qui n’est pas le cas partout, en particulier dans les boutiques tenues par des Kashmiris. Mais, là aussi, le marchandage est de mise et, client comme vendeur, tout le monde finit par être satisfait). Dire que tous ces bijoux se vendent une fortune en France et ailleurs en occident…

Lorsqu’un vendeur doit s’absenter quelques instants, c’est le voisin qui prend la relève. Si vous ne trouvez pas ce que vous cherchez chez lui, il vous emmènera chez l’autre, qui n’est pas là, pour voir si vous pouvez y trouver votre bonheur. La concurrence n’a pas de sens, tout le monde est dans le même bateau et, parfois, de la même famille !

Touristes

Différence radicale par rapport à notre premier voyage en Inde du sud : le nord est en cette saison beaucoup plus touristique. Que d’occidentaux !! Dans le sud, nous n’en avions que très rarement croisés. Nous étions souvent les seuls blancs, ce qui nous a d’ailleurs largement convenu : le dépaysement était total. Nous voulions éviter les endroits touristiques et les touristes eux-mêmes. Mais là ! C’est comme si le Ladakh était un modèle réduit de la planète. Toutes les nationalités, tous les âges s’y côtoient. On croise souvent les mêmes personnes. Beaucoup de jeunes, bien sûr, souvent en groupes (qu’ils soient venus avec des amis où qu’ils en ai rencontré au fil du voyage, se rendant dans divers lieux au gré des rencontres). Nous découvrons une autre dimension du voyage, à l’anglo-saxonne, et sommes ouverts à toutes les rencontres qui se présentent à nous.

De nombreux israéliens, cheveux longs, qui restent entre eux, ont leurs propres guest-houses où tout est écrit en hébreux, font leurs soirées (souvent à caractère religieux) entre eux. On se demande pourquoi une telle proportion, alors qu’il est rare de croiser des touristes israéliens ailleurs. Quelqu’un nous donne la réponse un jour : après des années de service militaire obligatoire, ils ont besoin de vivre, de liberté, et partent en Inde parce que la vie n’y est pas chère. On comprend vite que ce qui motive leur voyage n’est pas l’envie de découvrir une autre culture, ni même le paysage (on ne les voit pas à l’extérieur des villes). Ils ont d’ailleurs plutôt l’air de mépriser les gens du coin. Farniente et haschich sont les maîtres-mots, bien que le trafic et la consommation de drogue soit interdit partout en Inde. Certains n’hésitent toutefois pas à allumer des joints dans les tea-stalls où les bus s’arrêtent, au bord de la route. Nous n’en revenons pas – le patron non plus, d’ailleurs : il va s’en plaindre au chauffeur qui sermonnera les trois jeunes.

On y croise aussi des orientaux : Coréens friands de nouilles et habillés à la mode. De jeunes américains aussi, en voyage organisé, dont le guide, un peu plus âgé, manie de grands concepts au pied des stupa – tous écoutent religieusement et apprennent leur leçon de politique et de culture étrangères. Des familles avec de jeunes enfants, souvent venus du nord de l’Europe ; des personnes âgées ; des quinquagénaires à la mode baba ou, au contraire, en débardeurs et jupes trop courtes pour la région.

Certains touristes vivent vraiment dans leur bulle et ne tiennent pas compte des coutumes locales (malgré l’avertissement cordial inscrit à l’aéroport et dans tous les guides). C’est à croire qu’ils sont dans un voyage imaginaire, dans lequel les autres sont absents ou ne sont là qu’en arrière plan pittoresque – des automates qui leur servent à manger et à boire, les conduisent où ils veulent – ou bien en tant qu’autochtones qui sont intéressants au début (on se promène comme au zoo) et qui, passé l’intérêt culturel superficiel, commencent franchement à les agacer. Certains pensent peut-être que les restriction vestimentaires sont des restrictions à leur liberté, que l’Inde devrait se « moderniser » et que, en tant qu’occidentaux, ils peuvent agir en tant que vecteurs à ce changement. Quoi qu’il en soit, la notion de respect est souvent absente du voyage. Il n’y a qu’à observer la condescendance et le dédain de la plupart des touristes lorsqu’ils s’adressent aux serveurs dans les cafés.

A côté de cela, on rencontre des gens tout à fait étonnants et passionnants. Deux Anglaises, au look tout sauf globe-trotter hippie, rallient Londres à Sydney en camion avec quatre copains. Elles nous parlent de la Turquie, de l’Iran, leur étape préférée jusqu’à présent. Elles nous racontent l’ascension d’un mont vêtues de burqa étouffantes, les arrêts dans les petits villages, l’accueil des gens. Le passage au Ladakh n’était pas prévu, car il doit se faire sans le camion. Une partie de la troupe étant restée plus bas, les deux filles ont pris l’avion pour Leh, afin de voir les montagnes et de faire un trek… jusqu’à ce que le mal des montagnes ne les rattrape.

Beaucoup de questions peuvent se poser aux voyageurs. Que vient-on chercher en Inde ? L’exotisme, des vacances pas chères, la fameuse « spiritualité » ? Quelles relations avec les Indiens ? Méfiance du touriste, alimentée par les guides touristiques ? Peur de l’arnaque, du vol, pire encore ? Peur de l’inconnu. Prise de conscience que la relation avec la plupart des locaux est avant tout marchande. Illusion de la découverte de l’autre, qui passe nécessairement par l’argent ? Position de l’occidental qui, même s’il est peu fortuné, fait figure de nabab dans ce pays, ne serait-ce que parce qu’il a assez d’argent pour se payer un billet d’avion.

Soit on accepte un certain nombre de faits incontournables, soit on refuse de faire ce genre de voyage (ou bien, on le fait à l’écart de la population, de la pauvreté, de la vérité, dans des hôtels de luxe). Si l’on se lance, ce sera pour tout cela, malgré tout cela. De véritables moments d’échanges sont possibles, au-delà de la relation marchande. Il suffit d’être apaisé, d’avoir conscience de ses questions, de respecter les gens, de ne pas s’imposer, d’avoir confiance sans être niais, de laisser l’émerveillement, la vie, nous envahir. Au fil du temps et des voyages, on arrive à ne plus se sentir comme un riche blanc au milieu de tous ces pauvres. On arrive à être soi.

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