Salamanca et le meilleur musée du monde

Samedi, jour de marché dans le quartier de Salamanca à Hobart. En cette période d’avant Noël, tout le monde s’y presse pour y faire des emplettes, entre produits régionaux, artisanat et saloperies fabriquées en Chine. Des musiciens de rue (y compris toute une fanfare de cornemuses enkiltée) font l’animation.

Après un petit tour du marché, nous partons pour le Museum of Old and New Art (Mona). L’endroit, qui a ouvert ses portes il n’y a pas très longtemps, attire les foules mais fait un peu scandale et l’objet de controverse. C’est un musée privé, oeuvre d’un collectionneur excentrique et millionnaire, passionné par la mort, le sexe, le politiquement incorrect, la collision entre trivial et sacré, et qui a choisi de se faire plaisir. Il faut sortir de la ville pour y accéder. On arrive dans une propriété bordée de vignes (le propriétaire des lieux fait aussi du vin et offre (pour un prix élevé..) une expérience culinaire et oenologique en plus du musée) et de grandes pelouses où ont été installés des tables basses et des poufs géants. Devant l’entrée du bâtiment du musée, il y a un cours de tennis (!). A l’entrée, on nous donne un iPhone : il n’y a aucune indication inscrite sur les murs près des oeuvres d’art. Il suffit de cliquer sur la photo de l’oeuvre devant laquelle on est (repérée instantanément par l’iPhone) et on a les infos : artiste, dates, titre etc. Pour ceux qui veulent en savoir plus il y a la section « art wank » (qu’on pourrait traduire grosso modo par « branlette pour intellos »). La visite est interactive : on peut dire si on a aimé telle ou telle oeuvre (et savoir combien de personnes ont pensé comme nous), on peut visiter dans n’importe quel sens et enregistrer sa visite sur internet pour revoir les oeuvres en ligne plus tard etc…

iPhone à la main, on commence la visite. Il faut descendre au sous-sol, il y a deux étages et un entresol. Les plafonds sont très hauts, taillés dans la roche. La lumière est tamisée et l’éclairage pour mettre les oeuvres en valeur est l’un des meilleurs qu’on ait jamais vu. C’est comme si la lumière sortait de nulle part et infusait l’objet. Mélange anachronique très réussi d’artefacts mortuaires de l’Egypte ancienne et d’art contemporain (artistes britanniques, asiatiques et australiens surtout).

On voit, entre autres, une Ferrari obèse, des écrans sur lesquels des gens lambda chantent a capella tout un album de Madonna, des personnages contorsionnés, des installations monumentales, de la vidéo.

Le clou du spectacle n’est pas seulement le Cloaca de Wim Delvoye (une « machine à caca » qui reproduit le système digestif humain, mange et chie une fois par jour) mais aussi la chambre mortuaire où est exposé dans le noir quasi complet une momie égyptienne, sur un îlot au milieu d’un bassin aux eaux noires. On n’y accède que deux par deux. A côté de la momie, une image nous montre grâce aux rayons X ce qui se cache sous le sarcophage. Très impressionnante mise en scène. Dernière oeuvre et non des moindres, toujours du Belge Delvoye, le corps tatoué d’un type qui s’expose comme tout autre objet d’art. Il reste là, assis sur un cube, dos tourné aux visiteurs. On ne sait pas trop s’il est là toute la journée et tous les jours… « L’oeuvre » a été achetée par le propriétaire du musée qui aura le droit d’avoir le tatouage à la mort du porteur (quand on sait que Delvoye a aussi tatoué des cochons dont il a tanné et exposé la peau à leur mort…).

 

Quel endroit bizarre et fascinant ! Pour la visite d’une section, il est conseillé aux parents accompagnés d’enfants d’exercer leur jugement… On imagine trop les questions des petits (heureusement, le nôtre fait tranquillement la sieste !) : « Papa, c’est quoi ces trucs sur le mur ? » « Euh, ben ça, ce sont les moulages de 151 sexes de femmes… ». « Maman, c’est quoi ce monsieur sur le tableau ? » « Euh, ben ça, c’est la version transexuelle de L’Origine du Monde de Courbet… »

Une expérience inoubliable. Les passionnés d’art contemporains devraient faire le voyage en Tasmanie rien que pour le musée…